En octobre 2013, JITS France nous présentait son magazine N°5 avec un article très intéressant sur l’étranglement, les causes et conséquences de la perte de connaissance.

Nous tenons à remercier les auteurs de cet article, les docteurs SEIFI et MOUDEN ainsi que JITS France (Raphael LEVY) pour nous autoriser à diffuser cet article sur notre site tel qu’il a été écrit et ainsi vous le faire redécouvrir.

Bonne lecture à tous et apprenez à taper !

L’étranglement, les causes et conséquences de la perte de connaissance

Médecin depuis maintenant 3 ans sur toutes sortes de compétitions sportives et rencontrant différents types de blessures allant du bobo à l’accident potentiellement mortel, j’ai de temps en temps à réveiller un gentil balourd de 100kg qui a oublié de taper.

Ah, cette belle technique qu’est le Mata Leao, combien de fois me suis-je retrouvé dans la m… à devoir surélever des jambes de 30 kilos. Quelle efficacité !

L’histoire du Jiu Jitsu Brésilien rapporte cet adage de la famille Gracie se/on lequel /es étranglements sont des techniques supérieures aux clefs : quand on fait une clef à son adversaire, il pourra toujours se battre le bras cassé, s’il s’endort, la victoire est totale.

Sauf qu’en fait il ne dort pas : il est inconscient, et la différence est aussi grande qu’embrasser Kyra Gracie au lieu d’André Galvao.

C’est donc pour clarifier les tenants et les aboutissants de l’étranglement que le magazine JITS nous a contactés mon collègue le Dr Mouden et moi-même, gentils docteurs et méchants pratiquants de jiu jitsu brésilien.

Alors l’étranglement ça marche comment ? Est-ce aussi mauvais pour la santé que ça en a l’air?

Qu’est-ce qu’un étranglement ?

Il en existe deux types :

L’étranglement respiratoire (Ex Ezekiel Choke)

C’est une compression de la trachée qui provoque un mécanisme réflexe puissant comprenant toux et vomissements, comme pour se dégager d’un corps étranger intratrachéal. Sans ce réflexe, l’étranglement pourrait conduire à une éventuelle rupture de la trachée et aux complications qui l’accompagnent.

L’étranglement sanguin (ex : mata leao, triangle choke, cross choke)

A priori, c’est une compression vasculaire qui provoque une syncope.

Le sang n’arriverait plus au cerveau !

Mais qu’en est-il exactement?

L'étranglement sanguin, la veine jugulaire
Veine jugulaire et Artère Cartoide Primitive


Même si on a une idée des mécanismes physiques qui provoquent ces syncopes, en discutant avec mon collègue, je me rends compte que ni lui ni moi n’avons de réelle certitude grâce à nos livres de l’école de médecine.

L’idée de base était que le Jiu Jitsu Brésilien étant une discipline jeune, il y a peu de médecins qui se sont penchés sur la question.

On se branche donc sur le judo, et là, consternation, car après une recherche sur Pubmed (base de données de l’ensemble des articles médicaux existants) peu de résultats satisfaisants : les judokas n’étranglent pas beaucoup apparemment. ..

Mais ce n’est pas tous les jours qu’on peut allier l’utile à l’agréable donc une seule solution : découvrir la vérité par nous-mêmes en utilisant un appareil d’échographie doppler.

Un appareil d’échographie est une machine onéreuse qui permet de voir sous la peau en temps réel grâce aux ultrasons et qui lorsqu’il possède un mode doppler permet d’observer et de quantifier les flux sanguins, qu’ils soient artériels ou veineux.
Après avoir essayé sur moi-même je vois bien que mon idée fonctionne et va me permettre de faire avancer la science et le Jiu Jitsu Brésilien. Je me lance donc à la recherche de volontaires masochistes.

A l’hôpital, équipé de mon appareil d’échographie à presque 100 000€, je sillonne le service de réanimation et étrangle toute infirmière qui accepte de jouer au jeu du foulard avec moi, et 15 dopplers des vaisseaux du cou de jeunes filles innocentes.

Plus tard (et quelques brancardiers de 90-100kg) je détiens un début de piste.

Les résultats sont simples :

Dès le début de l’étranglement le flux veineux jugulaire est immédiatement arrêté. Le sang ne peux plus sortir du cerveau et après quelques secondes apparaissent le mal de tête puis la sensation de perte de connaissance.

Si on poursuit l’étranglement, l’hypertension intra cérébrale induite par l’accumulation de sang empêchera toute nouvelle arrivée sanguine par les carotides et le cerveau ne sera plus oxygéné. A partir de là je lâche les petites infirmières, car j’ai besoin d’elles pour travailler.

J’essaie ensuite sur les gros balèzes de l’hôpital et moi-même, un étranglement vraiment appuyé cette fois-ci.

Là, non seulement le flux des veines est stoppé, le flux carotidien est très vite ralenti mais le diamètre mesuré des carotides diminue également. Je lâche donc l’étranglement avant l’accident parce qu’à l’hôpital, nous ne sommes pas assurés contre les pratiquants de Jiu Jitsu Brésilien.

Le mécanisme qui entraine les pertes de connaissance est donc mixte, artériel et veineux, et conduit à la syncope complète par anoxie cérébrale, très différent du sommeil puisque le sommeil est bon pour la santé.

Quels sont donc les risques d’un étranglement ?

Depuis 1882 il n’y a eu aucun accident mortel sur les compétitions de judo !

En 1991 des médecins italiens pratiquent des électroencéphalogrammes pour mesurer l’activité électrique cérébrale tout en mesurant les variations du flux cérébral et en étranglant jusqu’à la syncope 7 judokas, les résultats sont plutôt rassurants : pas de séquelle au décours, et même si des diminutions de l’activité cérébrale apparaissent, les mesures redeviennent normales après avoir lâché l’étranglement, au maximum après 20 secondes selon une étude comparable menée à Francfort.

Par conséquent, tu pourrais croire, toi lecteur qui tapes seulement au bout du rouleau que tu es sauvé, mais tu te trompes.

S’il n’y a pas eu d’accident mortel on rapporte plusieurs cas de dissection de la carotide.

En gros, une rupture du principal pourvoyeur de sang au cerveau.

Les conséquences?

Au mieux une opération, au pire la mort, et le plus souvent entre les deux : un handicap moteur jusqu’à la fin de la vie, mais on peut aussi finir muet et/ou idiot.

De même il y a probablement des microlésions carotidiennes, les mêmes que l’on retrouve lors des autopsies des pendus suicidaires et autres masochistes amoureux des foulards.

Qui sait ce qu’elles peuvent provoquer sur le long terme, favorisant des dissections carotidiennes, ou des accidents vasculaires cérébraux ?

En 1991 en Angleterre cette fois ci, on rapporte le cas d’un jeune judoka qui suite à des étranglements répétés souffrirait de lésions anoxiques permanentes du lobe temporal gauche du cerveau, comprendre un « ramollissement du cerveau » entrainant perte de mémoire et diminution de son intelligence.

Qu’en conclure?

Malheureusement quelque chose d’assez évident : que des anoxies cérébrales répétées ont forcément des conséquences sur le long terme sur le fonctionnement de notre cerveau et donc sur la mémoire, l’intelligence, la coordination des mouvements.

Mais les judokas étranglent moins que nous et on doit donc s’attendre à une majoration de la fréquence de ces accidents et de leur gravité. Donc pour évaluer ces risques, il faudrait idéalement étudier des étrangleurs en série.

Les plus à même de nous éclairer sur les étranglements, c’est la police.
Oui ! La police, et je ne parle pas de Derrick ! Mais de la police américaine.

Il faut donc aller voir du côté des américains et de leurs registres médico-légaux, et cela à une époque où les médecins avaient le droit de chercher tout et n’importe quoi.
Ainsi dans les années 80, les services de police et des prisons utilisent un étranglement systématique pour immobiliser les « méchants » : le shime­waza (cross choke).
Et comme au pays de la bannière étoilée on aime bien les gens qui vont au bout de ce qu’ils entreprennent, l’étranglement est maintenu jusqu’à l’inconscience pour la sécurité des« gentils».

Le résultat est dramatique : en 1987, 14 décès ont été rapportés bien qu’à priori l’étranglement ait été lâché juste après l’inconscience.
Ces mêmes américains ont établi que l’étranglement bien exécuté conduit à la syncope totale en 10 à 20 secondes maximum.

Donc au judo comme au Jiu Jitsu Brésilien la fenêtre est mince pour taper.

Quand faut-il taper?

Au-delà de la sensation imminente de perte de connaissance, il faut connaître son corps et les signaux qu’il nous envoie: Par exemple, les petites taches que l’on peut voir sont appelées des «phosphènes » et sont des signes d’anoxie rétinienne, si vous commencez à les voir, il y a peu de chance que vous réussissiez à sortir du triangle!

De même, la sensation de mal de tête est provoquée par l’hypertension intracrânienne, et à priori c’est déjà trop tard aussi.

Etant donné que l’on perd connaissance dans les 15 secondes en moyenne après l’apparition de ces symptômes, la fourchette est mince pour taper.

Que se passe-t-il quand je ne tape pas ?

Personne n’a encore sérieusement étudié cela, il n’y a donc pas de certitude, mais en demandant à différents spécialistes (neurologues, radiologues, médecins légistes et réanimateurs), tous s’accordent sur le même point :
S’il y a perte de connaissance c’est qu’il y a anoxie cérébrale, et s’il y a anoxies cérébrales répétées tout au long de la vie, il y aura forcement des séquelles plus tard.

A chaque perte de connaissance il y a des neurones qui meurent, et les neurones sont des cellules qui ne se régénèrent jamais …

L’un des points principaux que l’on oublie trop souvent est qu’on ne nait pas tous égaux devant la maladie.

Si vous êtes amenés à faire des maladies neuro-dégénératives (Alzheimer, parkinson et autres démences de la personne âgée) à 70 ans, avec 20 ans de jiujitsu brésilien derrière vous, et que vous n’avez pas tapé suffisamment, vous risquez de contracter ces maladies plus précocement et peut-être même plus sévèrement.

Tu pourrais croire que si tu tapes tu es sauvé, mais tu te trompes …

En conclusion

Une dernière étude de nos amis italiens a comparé les séquelles cérébrales, notamment grâce à des électroencéphalogrammes chez des boxeurs et des judokas professionnels et amateurs.

Réalisée en 1998 cette étude n’avait retrouvé des séquelles sur le long terme que chez les boxeurs professionnels.

Messieurs, le judo est donc un sport de combat qui laisse à priori moins de séquelles neurologiques que la boxe anglaise.

Mais à cause des étranglements plus fréquents, le Jiu Jitsu brésilien est plus dangereux pour le cerveau que le judo et ses effets sur le long terme n’ont pas encore été étudiés.
Ainsi le risque immédiat n’est pas nul.

Chaque fois que l’on perd connaissance les conséquences sur le long terme sont réelles pour la santé.

Il faut donc connaître ses limites, respecter son corps, son sport et son adversaire : il faut parfois savoir perdre avec panache !

Et si votre camarade de jeu manque de panache: lâchez l’étranglement, à la levée d’obstacle mécanique le sang reviendra au cerveau et sauf si vous avez maintenu beaucoup trop longtemps il devrait se réveiller tout seul en moins de 20 secondes.

Bien sûr rien ne vous empêche de l’aider avec la bonne vieille recette, on accélère l’arrivée de sang au cerveau et donc son oxygénation en surélevant les pieds, et en le saupoudrant également de quelques coups de latte dans le derrière pour assaisonner… euh pardon, je voulais dire le stimuler !

Si ça ne marche pas ? Vérifiez qu’il respire encore et appelez rapidement quelqu’un qui a son brevet de secouriste, croisez aussi les doigts ça peut aider.